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Le mystère Gauthron
C'est l'histoire d'un incroyable jeu de piste cartographique ainsi que de recherches dans les archives. À Villeneuve-Saint-Georges, les évidences de la Belle Époque cachaient un secret bien gardé : pour trouver le célèbre Restaurant des 2 Ponts, il ne fallait pas regarder la Seine au sud, mais les rails au nord !
Tout commence avec une énigme. Une vieille carte postale de la Maison Gauthron (ci-dessous), arborant fièrement le nom de « Restaurant des 2 Ponts », nous pousse logiquement vers la confluence de la Seine et de l'Yerres (le pont suspendu et le pont de l'Yerres). On l'imagine alors ce restaurant sur l'actuelle rue Gervais, idéalement placée entre les flux des ponts routiers ou encore face à l'accès au pont suspendu. Mais les pièces du puzzle urbain refusent de s'assembler : l'ancienne école maternelle Victor Duruy et la chronologie des ponts brisent cette théorie. De plus avec la construction de la route nationale, tout le quartier a été remanié après guerre avec de nombreuses démolitions ! L'enquête piétine.
Analysons cette photo pour récolter des indices ou des pistes : Sur la grande arche en bois qui marque l'entrée du jardin, on distingue une inscription pleine d'esprit : « MIEUX VAUX BOIRE... » (avec l'orthographe d'époque vaux au lieu de vaut).À cette période, la formule complète affichée par ce type d'établissement était très souvent : « Mieux vaut boire ici qu'en face ! ». C’était une boutade amicale lancée aux guinguettes concurrentes situées sur l'autre rive de la Seine.
De part et d'autre de l'arche, de petites pancartes guident les clients : « Jardin des Bosquets » sur la gauche (pour déjeuner à l'ombre) et « Petite Salle » sur la droite (pour les jours de pluie).
On remarque une clôture en lattes de bois blanc bien entretenue et, surtout, de grands arbres feuillus (vraisemblablement des marronniers) qui surplombent la terrasse. C'était l'atout numéro un de ces restaurants : offrir de la fraîcheur et une ombre dense aux Parisiens venus s'extirper de la chaleur de la capitale le dimanche.
Pas de nouvelle piste hélas. je regarde donc une autre photo (ci-dessous), celle de commerçants que j'imaginais rue de Paris. Sur la devanture était fixée une affiche : "Etang Gauthron" et "Restaurant de l'étang". Le reste, même avec une loupe était illisible.
Le commerçant avait une casquette de matelot, ce qui correspondait bien à un commerce près de la Seine.
La lumière jaillit enfin grâce à un nouveau cliché (ci-dessous) et un œil de lynx sur Google Maps. En examinant l'arrière-plan de la photo, le paysage se métamorphose. Les structures métalliques d'époque ne franchissent pas la Seine, ce sont les ponts ferroviaires de la ligne PLM (Paris-Lyon-Méditerranée) ! L’établissement se trouvait en réalité tout au nord, dans le secteur de Triage, à la limite de Choisy le Roi.
Face à l'explosion du trafic, le doublement des voies ferrées au-dessus de l'Yerres avait créé ces deux tabliers de fer parallèles. Installé juste à côté, le restaurant s'était naturellement baptisé d'après ces géants de métal.
On y reconnaît le type de maison, la clôture et les arbres. Mais surtout on distingue les 2 ponts !
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Juste derrière cette frontière de fer et de rails se dessinait le domaine de la famille Gauthron. À cette époque d'extraction intense, leur sablière privée, une fois mise en eau, devient « l'Étang Gauthron » .C'est ici que l'empire de la famille prend tout son sens. Le Restaurant des 2 Ponts devient le point de repère incontournable d'une zone de loisirs aquatiques. Surnommé « Le Rendez-vous des Rigouillards », l'établissement s'affiche comme le haut lieu des bons vivants et des fêtards parisiens. Le dimanche, on s'y presse pour s'amuser, boire du vin blanc sous les tonnelles et s'aventurer en canot dans l'étang. Comme le restaurant est le lieu public le plus célèbre du coin, son nom s'impose naturellement à tout le plan d'eau (photo ci-dessous).
Qu'est devenu ce paradis des Rigouillards ? Si vous cherchez l'étang Gauthron aujourd'hui, vous ne trouverez plus de clôture blanche ni de sablière privée. À partir de 1954, lors de la création du Parc interdépartemental des sports (l'actuelle Plage Bleue), l'État rachète les parcelles de la famille. Les digues de terre tombent, les étangs voisins fusionnent, et le lit de l'ancien étang Gauthron est englobé pour former le grand lac de la base nautique actuelle, plaine Nord et plaine Sud.
Le contexte : Les sablières Morillon-CorvolL'entreprise Morillon-Corvol possédait et exploitait de vastes terrains le long de la Seine, notamment à Choisy-le-Roi (au lieu-dit le Saule Pouilleux), à Villeneuve-Saint-Georges, ou encore à Draveil. En creusant profondément le sol pour en extraire les alluvions nécessaires à la fabrication du béton parisien, les ouvriers ont régulièrement percé des niveaux archéologiques très denses. Plus d'informations, ici le temps des sablières à Vigneux, Draveil et dans le val de Seine. et aussi Choisy d'hier et d'aujourd'hui L'actualité de patrimoine.
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